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Sommes-nous en Etat d’urgence ?

PAR Jean Baptiste SIPA on Avril 23,2008

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Depuis les émeutes de la faim, qui ont secoué le Cameroun au mois de février dernier, de nombreuses routes et villes du pays ont repris le visage des années 60 au cours desquelles la soldatesque française était disséminée dans tous les quartiers urbains, et sur les routes, pour exiger sans ménagement le “ figure pour toi ”, tandis que les populations étaient infiltrées par des agents de renseignement, en civil, pour dénoncer les “ subversifs ” et les “ comploteurs ” à la politique.
Il s’agissait à l’époque de traquer et de mettre hors d’état de nuire, tous les militants de la liberté, ou si vous préférez, tous les combattants de la libération qui avaient été contraints de prendre le maquis après l’interdiction de l’Upc, l’assassinat de son leader et la dispersion en exile de ses dirigeants ; lesquels militants n’étaient plus que des “ terroristes ” aux yeux du nouveau gouvernement camerounais et de la France son tuteur.
La seule différence entre cette époque-là, et ce que les Camerounais vivent aujourd’hui avec étonnement sous un régime qui se dit “ démocratique ” et dans un Etat qui se dit “ de droit ”, c’est que sur les routes aujourd’hui, il n’y a plus de “ laissez-passer ” pour aller d’un département à l’autre, et qu’il n’y a plus le genre de rafles où l’on faisait asseoir les populations des quartiers entiers dans la boue, pour leur montrer comment l’Etat est fort.
Les historiens et analystes politiques disent qu’à l’époque il fallait asseoir les bases du pouvoir fragile et contesté du pouvoir Ahidjo. Et plus de dix années y furent consacrées. Dix années de politique politicienne, oppressive et répressive, avant qu’on commence à penser notamment à l’économie.
Quand en 2008, on voit toutes ces forces de première, deuxième et troisième catégories qui stationnent en permanence sur les carrefours, ou arpentent les trottoirs des villes comme Douala armes au poing ; quand on est informé des arrestations qui ont cours dans l’obscurité des régions comme le Moungo où même les élus du peuple ne sont pas épargnés ; quand on voit ces longues files de passagers (hommes, femmes, vieillards et enfants, même handicapés) qui doivent descendre de leurs bus, marcher à pied sous le soleil sur 100 à 200 mètres, et cela quatre à cinq fois (selon les jours) sur les routes Douala - Yaoundé, Douala - Bafoussam, Bafoussam - Yaoundé, etc… dans les deux sens, on ne peut pas résister à la question “ pourquoi ? ”

Douala – Yaoundé en 5 heures
Continue-t-on de rechercher les “ apprentis sorciers ” qui sont censés avoir organisé les émeutes de février ? S’agit-il simplement d’une démonstration de force de la part des sécuritaires du régime ? Peut-être veut-on prouver par cette maltraitance généralisée que l’Etat ne perd pas la face ? Est-ce que pour démontrer une telle évidence, la police a vraiment besoin de faire descendre des bus même les malades ou handicapés, rien que pour scruter leur carte d’identité ou pour y jeter un regard furtif ? Est-ce que si nous étions vraiment en “ pays de droit ”, disons en pays des droits où on reconnaît et respecte les droits des gens, au lieu d’être seulement en pays du bon droit des dirigeants, la police ne monterait pas elle-même dans les bus pour effectuer sa “ recherche ”. Elle ferait ainsi l’économie de cette brimade des passagers qui, finalement, parcourent 240 km en cinq heures, tout en marchant presqu’un kilomère à pied.
Si 25 ans après son avènement, le pouvoir de M. Biya – qui pourtant était à bonne école – reste fragile au point qu’on doive imposer autant de souffrances aux populations pour le protéger, cela donne matière à réflexion. Pour un pouvoir qui prétend tirer sa légitimité du peuple, et qui est contesté par ledit peuple, on peut supposer que cette fragilité est le fait de son laxisme institutionnalisé qui engendre dysfonctionnements et inertie, ou alors qu’il y a déphasage entre lui et le peuple dont la confiance lui est retirée.
Sur la nature et l’origine de la fièvre sociale de février 2008, les spéculations continuent d’aller bon train entre ceux qui ont cru y déceler une insurrection politique organisée par un ou des partis politiques qualifiés d’“ apprentis sorciers ”, et les tenants de la thèse du “ ras-le-bol ” populaire qui ont qualifié cette fièvre “ d’émeutes de la faim ”.

Comme un pêcheur
en eaux troubles…

Derrière les manifestations contre la révision constitutionnelle, les premiers voyaient se profiler un coup d’Etat pour gagner par la rue “ ce qu’ils n’ont pas pu obtenir par les urnes ”. Autrement dit, cette révision constitutionnelle – désormais réalisée – était une mesure préventive contre les prétendants à l’alternative au pouvoir. Le ras-le-bol, lui, exprimait à coup sûr la frustration générale devant une offre politique médiocre et déficitaire, frustration exaspérée par la cherté de la vie.
Quoi qu’il en soit, M. Biya semble être resté maître du jeu, à la manière d’un pêcheur en eaux troubles, qui sait étendre ses filets. Il a modifié ce qu’il l’intéressait dans la constitution. Et malgré tout, un peu comme s’il manquait d’assurance tout de même, on voit que les villes chaudes et essentielles, comme Douala et ses presque quatre millions d’habitants, sont assiégées par les éléments les plus barbares des Forces armées, histoire d’intimider les populations, et de dissuader toute velléité d’expression contrariante.
Et ce n’est pas tout. Tous les espaces de débats télévisés sont envahis par des cancres du Rdpc aux titres plus ronflants les uns que les autres mais à l’esprit formaté pour répéter les mêmes choses et polluer les débats, aux fins de persuader les Camerounais que ce que le très généreux et clairvoyant président Biya a fait, à travers cette modification, va “ moderniser la démocratie camerounaise ”.
C’est au cours de ces séances de lavement de cerveaux qu’on entendra certains proclamer, comme s’ils en étaient vraiment convaincus : “ Si nous voulons la démocratie, allons voter ”. Dans la bouche de quelqu’un dont le parti gagne toujours massivement toutes les élections, et vient de prendre plus de 2/3 de siège à l’Assemblée nationale, un tel propos est pour le moins paradoxal.
On aurait envie de lui demander si tous les Camerounais en âge de voter ont déjà eu l’opportunité de le faire depuis 1992, quand on sait que le chiffre officiel de l’électorat camerounais depuis lors, tourne autour de trois millions en moyenne, sur presque huit millions d’électeurs potentiels.
Mais, on peut faire mieux, en lui opposant les propos suivant de Michel Rocard qui était PM en France au moment où certains revendiquent l’instauration de la concurrence. Presque sur un ton de remords, l’ancien Premier ministre français répond ceci à un journaliste qui lui en pose une question sur l’alternative du pouvoir au Tchad.
“ … Quand nous avons fait pression sur certains pouvoirs pour qu’ils instaurent la démocratie, nous avons commis l’erreur de croire que la démocratie, c’était seulement le multipartisme et les élections… Résultat, nous avons permis à des dictateurs en fin de légitimité de se maintenir au pouvoir plus longtemps en simulant des élections pour faire plaisir aux bailleurs de fonds. Mais, selon moi, la démocratie ne peut s’établir réellement que lorsque trois critères sont réunis : 1°/ l’indépendance de la justice, 2°/ le contrôle de la police par la justice, 3°/ la liberté d’expression. Sans ces trois conditions, les élections ne veulent rien dire. De vraies élections pluralistes ne peuvent se dérouler que si ces principes préalables sont respectés ”. (“ Les Afriques ” 14 au 20/02/2008). 


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