Deux semaines après leur coup de force anticonstitutionnel, les militaires au pouvoir jouissent d'une étonnante popularité en Guinée. Lutte contre la corruption, l'impunité et la vie chère, élections et remise du pouvoir aux civils d'ici la fin de l'année… Les nouveaux dirigeants multiplient les promesses, suscitant les plus grands espoirs parmi des gens fatigués de voir leur pays s'enfoncer dans la pauvreté.
Privé de salaire, Abdoulaye, agent à Électricité de Guinée (EDG), n'avait ni le cœur ni les moyens de fêter le passage à la nouvelle année. La faute à un audit lancé dans les principaux secteurs économiques par les nouvelles autorités de Conakry immédiatement après le coup d'État du 23 décembre, au lendemain de la mort du président Lansana Conté. "Tous les secteurs seront audités et les coupables de malversations seront poursuivis", a promis le chef de la junte, le capitaine Moussa Dadis Camara.
La frustration d'Abdoulaye est cependant loin d'être partagée par tous. Le 31 décembre, au concert du reggaeman Takana Zion, à Conakry, la déclaration d'un membre du CNDD (Conseil national pour la démocratie et le développement, comité provisoire mis en place par les putschistes), a été acclamée par 13 000 personnes. "Nous avons dit changement, il faut changer tout. Nous commençons à baisser le prix du carburant (passé effectivement de 0,79 à 0,69 € au lendemain de cette déclaration, Ndlr), puis ce sera celui du riz", s'est engagé l’adjudant Claude Pivi, sans préciser toutefois comment le Conseil national compenserait ces pertes de recettes... Au moment d'entrer dans une boîte de nuit branchée au seuil de 2009,, Mouctar, la trentaine, se prend à rêver : "La Guinée sera bientôt un eldorado. Nous serons comme l’Afrique du Sud, nos voisins immédiats demanderont à venir chez nous."
Deux putschs différents
Une majorité de Guinéens pense qu'avec leurs nouveaux dirigeants, l’heure de la délivrance a sonné. "Le régime de Conté nous avait ruinés et avait tué le pays", soutient un promoteur culturel. Malgré d'importantes richesses (bauxite, or, diamant, fer, nickel), la Guinée est en effet actuellement classée 160è sur 177 pays sur l'échelle du développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). En 1984, le putsch de ce même Lansana Conté avait cependant, comme le dernier en date, été bien applaudi à l'époque. "Dans les deux cas, les Guinéens étaient fatigués du régime en place. N'importe qui dénonçant le système était le bienvenu", analyse Mamadou Bano Barry, professeur de sociologie à l’Université de Conakry. Pour lui, les similitudes s'arrêtent cependant là : "Les premiers (putschistes, Ndlr) étaient essentiellement issus de l’armée de terre, avaient un niveau d’instruction bas et en moyenne 50 ans. Ceux de décembre 2008 sont issus d’un corps d’élite, ont un niveau d’instruction élevé et en moyenne 40 ans."
Au-delà de la population, l’ensemble de la classe politique semble conquis par les nouveaux dirigeants. "Les militaires ont dénoncé la corruption, le grand banditisme et le clientélisme", se félicite Sékou Konaté, secrétaire général du PUP (Parti de l’unité et du progrès), parti du président défunt, avant d’observer, "ils commencent à respecter leurs engagements. Ils ont nommé un Premier ministre civil (le 30 décembre, Kabiné Komara, banquier, jugé intègre, dont le nom avait été proposé par les syndicats au président Conté, Ndlr)."
En attendant que le nouveau Premier ministre annonce, dans les prochains jours, la composition de son gouvernement, les partis politiques et les organisations de la société se félicitent du début du retour des civils au pouvoir et attendent désormais la tenue d'élections "libres et transparentes". Les nouveaux dirigeants les avaient promises dans un premier temps d'ici fin 2010, le temps, selon eux, de finir d'assainir la vie publique. Ils se sont finalement engagés à les organiser cette année.
Signes de bonne volonté
Un signe de bonne volonté qui semble satisfaire la communauté internationale qui, à la mort du "général-président", avait appelé au strict respect de la Constitution (intérim du président du Parlement pendant deux mois, puis nouvelle élection présidentielle) et menacé de sanctions le pays, après que les mutins aient suspendu la Constitution et dissous le gouvernement et le Parlement, jugé trop proche de l'ancien régime.
Le 30 décembre, le capitaine Camara a reçu les diplomates accrédités dans le pays. "Les sanctions internationales ou isolées ne sont pas la solution aux problèmes de la Guinée", leur a-t-il dit en substance. Un appel qui commence à être entendu, puisque Alain Joyandet, secrétaire d'État français à la Coopération, en visite à Conakry, a déclaré dimanche dernier qu’il était "satisfait" de voir les militaires s'engager officiellement à assurer uniquement la transition et à ne pas participer eux-mêmes aux élections.
Dans l'espoir que cette promesse se réalise, bon nombre de Guinéens apprécient pour l'heure d'avoir toujours un pouvoir fort censé mieux les protéger des divisions ethniques. La stabilité du pays semble toutefois encore fragile. Le premier jour de la nouvelle année, la fouille par des militaires du domicile de l'ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, soupçonné de vouloir déstabiliser le nouveau régime, attribuée par la junte à des "éléments incontrôlés" de l'armée est venue le rappeler…